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Penser la communication à partir de l’incommunication

PAROLE PUBLIQUE oct. 2023

Eric Dacheux, professeur en sciences de l’information et de la communication, Université Clermont Auvergne

Eric Dacheux
Professeur en sciences de l’information et de la communication, Université Clermont Auvergne.

Cet article a été publié dans la revue PAROLE PUBLIQUE n°30 d'octobre 2023 à découvrir ici

 

La communication publique est une communication démocratique. C’est une communication politique qui vise l’intérêt général et non une communication partisane qui vise la réélection des instances en place. La communication publique participe ainsi à la vitalité de nos sociétés démocratiques. Or, celles-ci sont malades. La crise est si profonde que le philosophe Jacques Rancière n’hésite pas à proclamer que « Nous ne vivons pas dans des démocraties […] nous vivons dans des États de droit oligarchiques, c’est-à-dire des États où le pouvoir de l’oligarchie est limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles. » (2005, p. 81).

C’est dans l’impossibilité d’une compréhension parfaite qu’on puise le désir de comprendre l’autre.

Or, cette oligarchie semble coupée du monde et agit comme si elle était au-dessus des lois qu’elle édicte. La montée des populismes témoigne de ce fossé croissant entre les élites et les citoyens. Fossé que les élites tentent de combler en faisant appel aux techniques du marketing politique et en développant des instances de démocratie participative. Mais le marketing politique est souvent un remède pire que le mal, tandis que les dispositifs participatifs sont souvent plus des outils de légitimation de décisions déjà prises que de réels outils de co-construction de politique publique (Blondiaux, 2008). Que faire ? Pourquoi ne pas repenser de fond en comble la communication publique à partir de l’idée d’incommunication ?

La communication, comme la démocratie, vise l’élaboration d’un lien social égalitaire qui respecte la liberté et la différence de chacun. Or, contrairement à ce que soutient Habermas (1987), ce lien n’est pas l’intercompréhension parfaite. En effet, des chercheurs qui théorisent l’incommunication soutiennent que la norme est l’incompréhension et non la compréhension : la difficulté à maîtriser nos émotions, l’inconscient, la liberté du récepteur sont, parmi bien d’autres phénomènes, des obstacles majeurs à une compréhension parfaite entre les êtres humaines. L’incompréhension est donc la règle. Mais loin de constituer un rocher de Sisyphe que nous roulons à chaque rencontre, nous pensons que cette incompréhension est le moteur même de la communication : c’est dans l’impossibilité d’une compréhension parfaite que nous puisons le désir de comprendre l’autre !

C’est parce qu’il existe toujours un écart, un espace de liberté inventive entre les êtres, que nous recherchons cette relation humaine singulière qui nous permet d’accéder à l’autre sans risquer de nous perdre nous-mêmes. Cette tentative de partage avec l’autre est rassurante : nous sommes certains de partager quelque chose – au moins du temps - et nous restons libres de l’interprétation de nos sens. Mais elle est aussi incertaine : l’autre nous échappe, nous nous heurtons à l’incommunication.

Plus qu’une fabrique du consentement, la communication publique devrait être une délibération et viser à augmenter la capacité critique des citoyens.

Si l’incommunication est une des composantes de la communication elle n’est pas l’unique issue possible. Elle n’est pas une fatalité mais une chance : celle de s’ouvrir à l’interprétation de l’autre (Dacheux 2023). Cette chance est un avantage démocratique sur lequel s’appuyer : plutôt que de chercher à persuader le citoyen, à limiter sa capacité d’interprétation pour l’amener aux positions de l’institution, mieux vaut renforcer sa liberté d’interprétation, accroître son autonomie critique. C’est là le chemin vers une nouvelle communication publique…

Nous proposons donc une approche délibérative et expérimentale de la communication publique.

Trop souvent, la communication publique tend à se réduire à une fabrique du consentement, alors qu’elle devrait être un processus favorisant le développement d’une culture commune, une délibération donnant à voir les différentes positions de chacun. Pour le politologue Bernard Manin, « il faut modifier radicalement la perspective commune aux théories libérales et aux pensées démocratiques : la source de la légitimité n’est pas la volonté déjà déterminée des individus mais son processus de formation, la délibération […] la décision légitime n’est pas la volonté de tous, mais celle qui résulte de la délibération de tous ; c’est le processus de formation des volontés qui confère sa légitimité au résultat, non les volontés déjà formées. » (1985, p. 84). Effectivement, la délibération publique est un moyen de régénérer la démocratie, de dépasser l’un des problèmes récurrents de nos démocraties représentatives : la contradiction ente le principe de décision (la majorité) et le principe de légitimité (l’unanimité).

Dans cette perspective délibérative, la démocratie est forte quand les citoyens participent activement au débat contradictoire dans l’espace public. Dès lors, la communication publique ne doit plus chercher à fabriquer de l’adhésion, mais viser au contraire à augmenter la capacité critique des citoyens. Elle ne doit plus chercher à réduire l’incompréhension, à imposer un sens unique, mais s’efforcer de construire une incommunication féconde, c’est-à-dire de faciliter une co-construction de sens créative. Il s’agit de s’appuyer sur la libre interprétation des citoyens pour refaire de l’espace public un espace critique politique et non favoriser sa lente transformation en un espace commercial où chacun valorise son image de marque.

La délibération publique est un moyen de dépasser la contradiction ente le principe de décision (la majorité) et le principe de légitimité (l’unanimité).

Pour le dire autrement, la communication publique devrait s’efforcer de sortir du consensus mou censé séduire la masse, sans pour autant entrer dans l’excommunication, le rejet des mauvais citoyens qui refusent de suivre les directives. Comment tenir cette ligne de crête ? Comment construire cette délibération qui fabrique une culture commune en rendant visibles à tous les positions et oppositions de chacun ?

La communication publique est une coconstruction de sens incertaine.

Nous proposons d’expérimenter des recherches-actions participatives mêlant chercheurs et communicants publics – à partir des trois pistes suivantes :

Informer moins mais construire plus de connaissances. À une époque où les fausses informations circulent plus vite que les vraies, la responsabilité communicationnelle des institutions est d’éclairer les citoyens en construisant des connaissances fiables et accessibles à tous. Trop d’informations non vérifiées et/ou décodées trop vites obscurcissent le monde et, in fine, abaissent l’esprit critique.

S’inscrire dans la durée, prendre le temps de la réflexion. Il y a urgence à changer de cap, mais l’urgence condamne souvent la réflexion. Réfléchir à des solutions durables et construire une intelligence collective cela prend du temps. Dans une époque où tout s’accélère, il est important de favoriser une réflexion collective sur un autre rapport au temps. Ralentir comme le propose le mouvement slow, s’inscrire dans la durée comme le préconisent les décroissants, harmoniser les temps sociaux comme l’expérimentent les banques du temps, ce sont toutes des pistes d’action collectives mais aussi de communication. Il ne s’agit plus d’empiler les événements dans des plans de communication d’une année, mais de réfléchir collectivement à des stratégies, à des outils et à des messages durables qui invitent chacun à se réapproprier la question du temps.

Développer les recherches en réception. On étouffe la communication et la démocratie quand on les fige dans des règles intangibles. Communication et démocratie sont la recherche, dans un monde complexe qui évolue sans cesse, de relations égalitaires entre des altérités libres qui évoluent elles-mêmes sans cesse. La communication démocratique ne suit pas un plan, ne se conforme pas à un audit. La communication publique est une co-construction de sens incertaine où l’on n’est jamais sûr que la compréhension du citoyen soit compatible avec celle de l’institution. Dès lors, savoir ce que le citoyen comprend est une donnée essentielle pour qui veut renforcer la culture démocratique commune.

Savoir ce que le citoyen comprend est essentiel pour qui veut renforcer la culture démocratique commune.

La communication publique devrait renoncer à un cadre gestionnaire qui valorise la persuasion pour adopter une matrice politique qui valorise la délibération. Il s’agit d’expérimenter, au sens de Dewey (1939), c’est-à-dire de faire de la recherche-action sur des manières de communiquer qui valorisent l’incommunication. Communiquer c’est expérimenter.

 

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Dernier livre paru Comprendre pourquoi on ne se comprend pas. CNRS éditions. Contact : Eric.dacheux@uca.fr

Références

BLONDIAUX Loïc (2008), Le nouvel esprit de la démocratie, Paris, Seuil.

DACHEUX Eric (2023), Comprendre pourquoi on ne se comprend pas, Paris CNRS éditions

DEWEY John (1995/1939), « La démocratie créatrice : la tâche qui nous attend », Horizons philosophiques, 5(2), p. 41-48.

HABERMAS Jürgen (1987), Théorie de l’agir communicationnel, T1 et 2 Paris, Fayard.

MANIN Bernard (1985), « Volonté générale ou délibération ? », Le débat, 35.

RANCIÈRE Jacques (2005), La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique. 700/6 575