Raphaël Haddad
Fondateur et directeur associé de l'agence Mots-Clés
Article issu de l'intervention de Raphaël Haddad, fondateur de l'agence Mots-Clés, lors du Chaud & Froid du 4 septembre 2026
Chaque été lègue son sillage de chiffres et de records. Cette fois-ci on a parlé degrés, hectares, nombre de départements en vigilance rouge, entrées en salle. Derrière ces chiffres, il y a aussi des mots et des inflexions de sens. Plus discrets, ce sont eux qui font le travail de mise en récit et de mémorisation dans l'opinion publique. Quelques-uns d'entre eux méritent qu'on s'y arrête.
Juillet 2026 restera le mois le plus chaud jamais enregistré en France : 24,9 °C de moyenne, une anomalie de +3,8 °C, un déficit de précipitations de près de 70 %. Fin juin, 72 départements ont été placés en vigilance rouge. C'est une situation inédite et l'épisode aura fait près de 6 000 décès en excès.
Le mot « vigilance » vient du latin vigilare, veiller. Météo-France en a fait un code couleur : jaune, orange, rouge, et bientôt violet et noir, m'a-t-on fait savoir. Un système qui a l'élégance du Nutriscore ou de l'étiquette énergie des logements, hybridant registre descriptif et registre narratif. Mais comme tous les scorings couleur, il est devenu un langage que seuls quelques initiés savent vraiment lire. Qui sait, dans le grand public, ce qui distingue une vigilance orange d'une vigilance rouge ? L'orange déclenche l'ouverture de salles rafraîchies et l'activation des registres de personnes vulnérables ; le rouge, la mobilisation maximale, allant du contact systématique des personnes inscrites au registre, aux plans de crise en EHPAD, jusqu'à l'adaptation des horaires de travail.
La nomenclature administrative a ses vertus, mais aussi ses limites pédagogiques : elle doit s'accompagner d'efforts de pédagogie pour susciter les comportements souhaités.
Un second mot a fait une percée plus discrète cet été : « fixer ». Dans le vocabulaire des pompiers, un feu « fixé » n'est pas un feu éteint. C'est un feu qui ne progresse plus au-delà de son périmètre, mais dont les racines continuent parfois de brûler sous la surface et qui peut repartir en cas de vents. Le mot rassure ; la réalité, elle, reste incertaine. Voici un mot de jargon passé tel quel dans l'opinion publique, sans traduction, sans médiation suffisante. On peut douter que le sens professionnel soit celui que le grand public entend. Avec le risque, là encore, que les comportements ne soient pas adaptés au risque réel.
On pourrait ajouter un troisième aspect : l'extension du lexique de guerre. En effet, on « attaque » un feu, on le « combat », on parle même de « front » et de « soldats du feu ». Une grammaire de guerre appelle toujours une victoire ou une défaite. Or, le climat, lui, ne se rendra pas. Il n'y aura malheureusement plus d'armistice avec la sécheresse estivale.
Ces quelques termes glanés le rappellent. C'est notre responsabilité de communicantes et communicants de ne jamais laisser un mot de métier faire le travail de réassurance à notre place. Par exemple, « un feu contenu » plutôt qu'« un feu fixé » : contained est d'ailleurs le mot consacré en anglais, en Australie et aux États-Unis et me semble plus à même de susciter les comportements espérés sur les zones en prise avec le feu.
Cet été, la Direction générale des Finances publiques a reconnu deux intrusions dans son système d'information. Près de 700 000 particuliers et professionnels ont été concernés ; une troisième fuite, liée aux successions, a ensuite été identifiée. Un détail change tout le sens de l'affaire : l'administration a appris l'ampleur de la fuite par les pirates eux-mêmes, deux mois après l'intrusion.
Second mot : « ingérence ». Plusieurs figures engagées dans la campagne présidentielle ont été visées cet été par des campagnes de désinformation attribuées à des réseaux prorusses : faux reportages, fausses Unes de presse et autres vidéos truquées. « Ingérence » vient du latin gerere, qui signifie porter : s'ingérer, c'est porter la main là où l'on n'est pas invité. Ce n'est pas une faille technique. C'est une intention hostile et durable. C'est d'ailleurs l'occasion de rappeler qu'on se préoccupe sans doute trop du phénomène technologique et communicationnel, celui des fake-news et de la désinformation, et pas assez de l'effet politique : l'ingérence et la déstabilisation de notre fonctionnement démocratique.
Les deux mots se ressemblent, et c'est bien le piège : ils finissent amalgamés dans la conversation publique en un grand flou anxiogène (« les cyberattaques », « le piratage », « les Russes »), sans distinguer ce qui relève d'un système à sécuriser de ce qui relève d'une menace démocratique à combattre et contre laquelle riposter. Pour le coup, les mots « combat » et « riposte » sont, ici, délibérément choisis. En tant que communicant, c'est notre devoir, face à ces menaces de distinguer les intentions. Et de les traiter pour ce qu'elles sont.
Deux moments, très différents, ont pourtant réuni les Français cet été : une éclipse et un vieux mythe national. Le Monde a parlé, à propos de l'éclipse du 12 août, d'« un bref moment de communion ». C'est exactement le bon mot. « Communion » est un mot d'église avant d'être un mot de rue : cum munus, en latin, mettre en commun une charge, une offrande. La France est un pays laïc qui adore les communions populaires.
Le 12 août, des milliers de gens ont levé les yeux vers le même ciel, au même instant, sans discours, sans porte-parole. Même mouvement, dans un tout autre registre, avec le diptyque consacré à de Gaulle : un démarrage catastrophique, puis porté par le bouche-à-oreille et par la canicule qui a renvoyé tout le monde dans les salles climatisées, cinq millions d'entrées cumulées fin août. De Gaulle reste un mythe qui traverse toute la Ve République. Il est le grand gagnant de toutes les campagnes présidentielles depuis 1981 !
L'éclipse et le film disent, chacun à sa façon, la même chose : ce que les Français cherchent, ce n'est peut-être pas un discours qui les rassemble, mais un événement suffisamment silencieux, un ciel rare, une légende, pour qu'aucun mot ne vienne les diviser ! Les grandes communions de cet été n'avaient pas de slogans. Elles avaient un objet. Il faut rechercher l'objet commun avant le mot commun.
Ces trois histoires, le feu qu'on dit fixé sans être éteint, la crise de confiance réduite à un problème technique, le mythe qu'on ressuscite plutôt que d'écrire un récit neuf présentent un point commun : une forme de confort dans le flou. En communication institutionnelle, le flou est aussi une ressource, pas seulement un problème.
Fondateur et directeur associé de l'agence Mots-Clés
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