La guerre des mots ou la démocratie assiégée

On dira qu'il y a plus urgent : le climat, les guerres réelles, les démocraties qui vacillent. Qu'en temps de péril, discuter des mots serait un luxe. C'est l'inverse. Car les mots ne viennent jamais après : ils préparent, ils autorisent, ils cadrent. À force de parler de « guerre » pour tout, nous avons laissé le langage guerrier devenir parfaitement cohérent : il faut un chef, des combats à mener, des victoires à remporter. Ce vocabulaire ne clarifie pas le réel : il l'excite, le simplifie, le durcit. Et surtout, cette guerre des mots, de « l'invasion », de la « reconquête », de la « civilisation menacée », des « frontières » et des « ennemis », prospère d'autant mieux qu'on la traite comme une simple métaphore. Elle n'a pourtant rien d'anodin : elle organise les affects, distribue les rôles, rend certaines issues pensables et d'autres impossibles. Bien sûr, changer de mots ne suffira pas à changer le monde. Mais continuer à parler comme nous parlons, c'est garantir que rien ne changera. D'autres mots existent pour nommer le désaccord sans l'armer, le conflit sans l'exalter et l'adversaire sans en faire un ennemi. La démocratie est un régime de parole : si nous voulons la réparer, c'est aussi par là qu'il faut commencer.

Guénaëlle Gault est directrice générale de L'ObSoCo, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès et enseignante à Sciences Po Paris. Spécialiste des modes de vie, du changement social et de la consommation, elle est notamment l'auteure de Quand l'info épuise et Nos futurs possibles (L'Aube).  

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