Un même virus, deux communications spécifiques de chaque côté du Rhin

PAROLE PUBLIQUE nov. 2020 Sans frontières

Si la pandémie a eu raison de la cote de popularité de nombreux chefs d'État et notamment d'Emmanuel Macron, Angela Merkel caracole en tête des sondages,...

Fabienne Lissak
Spécialiste de la communication de crise, ex-directrice de communication chez Getlink,
du GIFAS, au CNES.

Cet article a été publié dans la revue PAROLE PUBLIQUE n°27 de novembre 2020 à découvrir ici.

 

Si la pandémie a eu raison de la cote de popularité de nombreux chefs d'État et notamment d'Emmanuel Macron, Angela Merkel caracole en tête des sondages, au moment où elle prend la présidence européenne. Véritable épreuve de communication de crise, le coronavirus consacre la stratégie d'équilibre de la Chancelière allemande, tandis que l'image du Président français a été écornée. Quelle est la part de la personnalité, des fondements de l'État de part et d'autre du Rhin et du style dans l'efficacité de la communication publique de ces deux chefs d'État ?

Quelques éléments de réponse après analyse de la tonalité et du contenu des discours en parallèle.

Le coronavirus a frappé de plein fouet la France comme l'Allemagne. Dans les deux cas, le chef d'État a pris en charge les problèmes mais, en dépit d'une situation similaire, le Président de la République et la Chancelière ont mis en œuvre une communication très différente. Les particularités entre l'organisation jacobine de l'Hexagone et la structure des Länder outre-Rhin ne suffisent pas à expliquer le contraste saisissant des modalités d'intervention, surtout lorsqu'on constate leurs effets très différents d'un pays à l'autre. Les facteurs culturels et politiques se reflètent aussi dans les spécificités de leur prise de parole respective.

Le cadre choisi pour l'allocution du président français le 12 mars en dit long sur la manière dont Emmanuel Macron - qui n'a pas hésité à fêter sa victoire au Louvre, à organiser à Versailles la réunion du Congrès et à aller souvent à Chambord - a intégré la vieille monarchie capétienne à l’histoire nationale : il siège dans son bureau de l'Élysée et la caméra le fixe en gros plan, il s'adresse au peuple dans un décor doré qui fait référence à la monarchie, l'image focale montre que le Président symbolise le pouvoir.

Angela Merkel se tourne vers son peuple, elle emploie plutôt le « Nous » quand son homologue français utilise 51 fois le « Je ».

L'analyse de la tonalité des discours souligne aussi le point de vue tantôt distancé, tantôt en sympathie des deux dirigeants politiques. Les premiers mots d'Emmanuel Macron font allusion aux décisions du gouvernement et derrière les remerciements au personnel soignant et les références aux mesures prises se font déjà sentir des tentatives de justification de la part de l'exécutif, au demeurant rapidement critiqué pour son inertie et ses ratés à commander des masques à temps.

Apaiser plutôt que menacer

Désireux d'encourager les troupes, le président français semble distribuer des bons points aux personnes qui appliquent les gestes barrière, dans une configuration qui fait penser au professeur parlant à ses élèves. Angela Merkel évite les pièges d'un discours didactique en adoptant une posture maternelle, certains l'appellent même Mutti (Grand-mère). Ses mots, empreints de prudence et de patience, sont propres à apaiser les foules. Dans la continuité, la chancelière s'est montrée réticente pendant la pandémie à l’idée de lever les restrictions sanitaires trop rapidement, estimant qu’une trop grande précipitation risquerait de ruiner les efforts – jusque-là payants – consentis par les Allemands.

Quel contraste avec le Président français qui ne craint pas dès sa première allocution de sonner le tocsin. Il emploie six fois le mot « Guerre » n'hésitant pas à dramatiser. Certes, en tant qu'homme aspirant à incarner une nouvelle génération, Emmanuel Macron aime évoquer les ruptures, concept si moderne de l'entrepreneuriat. Mais n'a-t-il pas risqué de démonétiser sa parole à force d'utiliser des termes forts ? Son allocution passa rapidement au second plan derrière celle du Premier ministre qui était en charge de détailler les « mesures complémentaires » du confinement, ce qui finalement intéressait au premier chef les Français.

Sa grandiloquence « Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies » a pu buter sur les volte-face d'un exécutif obligé de composer avec une crise sanitaire totalement inédite aboutissant à fermer toutes les écoles du pays, quelques jours après avoir juré que cela ne se produirait pas. En se gardant d'aller dans les détails, dans le concret, Angela Merkel s'est donné une chance de préserver sa hauteur de vues et a évité de s'engager dans un scénario figé de confinement alors que la donne, en temps de Covid, se renouvelle chaque jour. L'Allemagne a mis en place un confinement en mars qui ne disait pas vraiment son nom avec une réduction des contacts mais pas d'attestation écrite imposée lors des sorties. En sortant de son silence lors de son allocution télévisée le 18 mars pour faire appel à la solidarité et à la responsabilité de ses compatriotes, la femme d'État allemande a réalisé sa seule intervention personnelle en près de quinze ans de règne. Une parole rare, très écoutée. Dès lors, les récriminations des Allemands qui rechignent à suivre les recommandations sanitaires affectent plus l'image des responsables des Länder que la sienne !

Sa grandiloquence « Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies » a pu buter sur les volte-face d'un exécutif obligé de composer avec une crise sanitaire totalement inédite.

Général au combat ou scientifique en chef ?

Restée factuelle, la chancelière qui est titulaire d'un doctorat en chimie quantique, s'est évertuée à expliquer rationnellement la situation et les enjeux. Oscillant entre « l’humble crédibilité d’un scientifique au travail », et l’image d’une grand-mère protectrice, elle s'est positionnée différemment que celle d'un « Macher » (celui qui fait) et a donné par là-même tout un espace aux responsables des Länder qui piétinaient pour s'impliquer dans la gestion de crise.

Pour autant, c'est sur le plan des convictions que s'est joué la stratégie de communication publique face au Coronavirus. La Chancelière a partagé avec le public sa difficile acceptation des réductions des libertés en faisant référence à son passé personnel. Jeune, en Allemagne de l’Est, elle a confié qu'elle avait rêvé d'avoir toute liberté pour voyager et circuler. Se retrouver contrainte de limiter la liberté de circulation de ses compatriotes lui arrachait le cœur. Cet aveu suggérait clairement qu'elle n'allait pas imposer aisément des mesures strictes de confinement. C'est par de tels messages qu'Angela Merkel semble avoir rencontré la sympathie de la population.

Le Président français a cherché à galvaniser les Français face à un virus sournois, mettant en scène bravoure et pathos, pour souligner combien l'heure était grave, tel un général au combat, Angela Merkel a fait profil bas.

Si Emmanuel Macron s'est lui aussi montré réticent à mettre en œuvre des mesures portant atteinte aux libertés individuelles, comme lors de la création de l'appli Stop Covid, il a peut-être moins exploité la dimension émotionnelle de la situation ou de son parcours personnel.

Alors que le Président français a cherché à galvaniser les Français face à un virus sournois, mettant en scène bravoure et pathos, pour souligner combien l'heure était grave, tel un général au combat, Angela Merkel a fait profil bas : rapidement confinée, en quarantaine, les médias ne l'ont surprise dehors que pendant ses courses en train d'acheter du papier toilette. Jouer la simplicité et la modestie en ces temps de jacqueries où l'effroyable menace sanitaire nous fait prendre conscience de notre impuissance serait-il payant ?

Si Angela Merkel est réputée pour avancer d’un pas tranquille, on peut se demander si cette approche n'est pas totalement tactique afin de préserver la confiance qu'elle inspire. Elle est en réalité capable de temps à autre de revirements spectaculaires si elle sent l'opinion prête. En acceptant soudainement une dette commune dans le cadre du plan de relance européen à 750 milliards d'euros, elle a réalisé pas moins qu'une véritable révolution dans un pays où le principe était tabou.

D'aucuns concluent à la « Frau Power » à l'instar de la Présidente de la BCE Christine Lagarde qui estime que les femmes ont mieux géré la crise. Mais Angela Merkel reconnaît elle-même avoir peu fait dans sa carrière pour promouvoir les femmes. Une chose est sûre, avec le style fougueux d'Emmanuel Macron et la communication modeste d'Angela Merkel, l'Europe a à sa tête un duo de choc aux multiples facettes pleins de confiance vers l'avenir et capables de surprendre !