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Post vérité climatique

Dominique Auverlot Ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts, directeur du département développement durable et numérique, France Stratégie

Publié le 18 Juil 2017

Le message du Daily Mail1 du 2 février 2017 est clair : l’Accord de Paris doit être revu. La raison : le Dr John Bates, « scientifique éminent », a souligné qu’un article2 de la NOAA paru dans la revue Science le 26 juin 2015 s’appuierait sur des données insuffisamment vérifiées.

Or, selon le Daily Mail, cet article qui montrait que la température de la planète ne marquait pas un palier et continuait à augmenter a exercé une grande influence dans la préparation de la COP 21, en particulier auprès du président Obama. Conclusion : il faut convoquer une nouvelle COP et, au passage, continuer à utiliser les énergies fossiles. Les responsables de la NOAA, l’agence nationale américaine d’observation océanique et atmosphérique, doivent naturellement être renvoyés.

Dans l’ère de la post-vérité, il est beaucoup plus difficile de rétablir la réalité scientifique que de la nier.

Dès le 3 février, Larry Smith, élu républicain de la Chambre des représentants, président du Comité permanent pour la science, l’espace et la technologie, souligne sur son blog que la NOAA a publié des résultats insuffisamment vérifiés pour soutenir la politique climatique du président Obama. Le 7 février, le député néerlandais Olaf Stuger pose une question au Parlement européen s’appuyant sur cette information.

Un article de la NOAA de 2015 établit que le réchauffement de la planète de 1998 à 2014 était le même que de 1951 à 2012. À la grande fureur des climatosceptiques.

Pourtant, jamais les températures de la planète n’ont augmenté aussi fortement que durant les deux dernières années : en 2015, selon l’Organisation météorologique mondiale, l’augmentation de la température de la planète depuis la fin du xixe siècle aura dépassé pour la première fois 1°C. Elle devrait être de 1,1°C pour 2016. Cette évolution est considérable : il y a trois ans, le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC, n’estimait l’augmentation de 1880 à 2012 de « la température moyenne à la surface de la planète et des océans » qu’à 0,85°C. Jamais depuis la fin du dix-neuvième siècle l’élévation du niveau de la mer n’a été aussi rapide. Ces données invalident totalement l’idée que la température marquerait un palier.

Histoires de données

Se peut-il néanmoins, comme le suggère le Daily Mail, que la température de la planète ait été surestimée et que la NOAA en mesurant mal la température des océans nous induise en erreur ? L’origine de la polémique tient principalement à un changement technologique : progressivement, la température de surface de l’océan, qui était d’abord mesurée par des bateaux à l’aide de vannes ou de seaux, l’a été par des bouées, qui sont nettement plus fiables, même si leurs résultats sont légèrement différents : elles donnent une température inférieure d’environ 0,12°C à celle des bateaux. Or, en 2015, elles représentent 80 % des mesures alors qu’en 1990 80 % des mesures provenaient des navires. D’où, à partir de 2015, l’utilisation d’un nouveau jeu de données qui corrige les températures mesurées par les bouées pour qu’elles soient homogènes avec celles des navires. Ces corrections ont permis à la NOAA, dans l’article en cause du 26 juin 2015, d’établir que le réchauffement de la planète de 1998 à 2014 était sensiblement le même que de 1951 à 2012.

Quand la NASA annonce que la température moyenne de janvier 2017 est la troisième plus élevée jamais enregistrée, le Daily Mail souligne qu’elle est la même qu’en janvier 1998 et accrédite l’idée que le réchauffement de la planète marque une pause.

À la grande fureur des climatosceptiques, ces éléments remettaient en question un rapport 2013-14 du GIEC qui émettait l’hypothèse que le réchauffement climatique aurait connu un ralentissement durant les quinze dernières années. S’appuyant sur des dissensions internes à l’Agence – entre les chercheurs qui voulaient publier l’article sans tarder et les ingénieurs qui auraient voulu préalablement « nettoyer » entièrement le nouveau jeu de données – les Républicains ont rejeté les conclusions de la NOAA, l’ont accusée d’avoir voulu manipuler les chiffres et ont lancé une enquête pour comprendre comment le diagnostic avait pu être ainsi biaisé.

Décryptage

De cette controverse, que faut-il retenir sur le plan scientifique ?

  • Un article de Science Advances3 (janvier 2017) démontre, sur la base de données indépendantes, la validité du travail de la NOAA. Il établit que sur la période 2000-2015 le nouveau jeu de données utilisé par la NOAA est parfaitement cohérent avec les mesures effectuées par bouées ou par satellites, alors que l’ancien jeu de données présente un décalage de plus en plus net avec le temps.
  • Le site du Service national britannique de météorologie met en évidence l’envolée de la température de la planète en 2015 et 2016 : si la température de la planète a connu un bond en 1998 (lié au phénomène El Nino) puis marqué un palier jusque 2013, alimentant le discours climatosceptique, elle a connu une nouvelle envolée en 2015 et 2016 liée à El Nino. Les températures de la Terre en 2015 et 2016 sont les plus hautes jamais constatées depuis le début des enregistrements systématiques en 1880.
  • La chaleur emmagasinée sur la Terre en raison de l’effet de serre se retrouvant à 93 % dans l’océan, l’élévation du niveau de la mer est sans doute un meilleur indicateur du réchauffement de la planète. Verdict sans équivoque : de 1993 à 2014 l’élévation du niveau de la mer a connu une accélération : 3,2 mm/an, contre + 1,7 mm/an de 1901 à 2011.
  • Cette envolée des températures soulève néanmoins de nouvelles questions : le service national britannique de météorologie montre que les températures mesurées en 2016 dans la zone arctique, au-delà du cercle polaire, augmentent de 2 à 3,5°C par rapport à la moyenne des années 1960-90. Hausse considérable… et difficilement explicable, compte tenu d’une grande dispersion de résultats entre les différentes séries de données. Dispersion qu’on retrouve également dans l’augmentation de la température de la planète pour 2016.

Débat clos ?

On pourrait donc croire la tentative de déstabilisation républicaine de la NOAA terminée et le débat clos. Mais non : le même journaliste du même Daily Mail, une semaine plus tard, soulignait le très fort impact de son information précédente (150 000 Share sur Facebook), et s’en prévalait pour estimer que la seule fake news dans ce débat consistait à dénier que les révélations du Daily Mail avaient de l’importance. Avant de se féliciter de la reprise de l’enquête sur la NOAA conduite par le Comité permanent de la Chambre des représentants et de s’interroger de nouveau sur la crédibilité des experts du réchauffement climatique qui tordent les données.

Il manque une instance internationale qui s’exprimerait pour rétablir rapidement la réalité du travail scientifique, une force de rappel pour une compréhension partagée des enjeux, des controverses légitimes et des fausses informations.

Nouvel article le 19 février soulignant que la température moyenne de la planète en janvier 2017 est proche de celle de janvier 1998 et accréditant ainsi l’idée que le réchauffement de la planète marque une pause, alors que la NASA4 annonce que la température moyenne du mois de janvier 2017 est la troisième la plus élevée jamais enregistrée ! Pire, le républicain Scott Pruitt, nouveau responsable de l’Agence américaine pour la protection de l’air, est allé au bout de cette logique le 9 mars en affirmant5 que le CO2 n’était pas un contributeur principal au réchauffement climatique et que l’Accord de Paris était un mauvais accord ! Et, le mercredi 29 mars 2017, au sein de la Chambre des représentants, le même Larry Smith a réuni son Comité avec comme thème inscrit à l’ordre du jour la remise en question des « hypothèses, implications pratiques et méthodes scientifiques » en lien avec le changement climatique.
Ce débat montre, ainsi que le soulignent le climatologue Hervé Le Treut et l’économiste Jean-Charles Hourcade, l’intérêt de créer une instance internationale ou, à défaut, française qui pourrait s’exprimer directement sur les controverses relatives au réchauffement climatique et rétablir rapidement la réalité du travail scientifique, l’état des connaissances acquises mais aussi les interrogations qui existent. Le GIEC ne s’exprime en effet qu’à travers ses grands rapports et sur la base des articles scientifiques publiés. Entre ces rapports, les scientifiques sont comme réduits au silence et il manque une « force de rappel » pour parvenir à une compréhension partagée des enjeux, des controverses légitimes et des fausses informations.

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* La version originelle de l’article, illustrée de nombreux graphiques, est consultable sur : http://www.strategie.gouv.fr/actualites/combattre-post « -verite-climatique.

1. http://www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-4192182/World-leaders-duped-manipulatedglobal-warming-data.html
2. http://science.sciencemag.org/content/sci/348/6242/1469.full.pdf
3. Hausfather Z., Cowtan K., Clarke D. C., Jacobs P., Richardson M. et Rohde R. (2017), “Assessing recent warming using instrumentally homogeneous sea surface temperature records”, Science Advances 3, 4 January, http://advances.sciencemag.org/content/3/1/e1601207.full
4. https://climate.nasa.gov/news/2550/january-2017-was-third-warmest-january-on-record/
5. http://www.cnbc.com/2017/03/09/epa-chiefscott-pruitt.html

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