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Ne pas renoncer à expliquer la complexité des choses

Entretien avec Agnès Buzyn ministre des solidarités et de la santé

Publié le 23 Nov 2017

_Ministre de la santé, c’est un poste exposé : scandales sanitaires, déficit de la Sécu… Pourquoi accepter de prendre ce risque ?

Agnès Buzyn – Quand on a mon parcours, qu’on connaît le système de soins de l’intérieur, qu’on y exerce des responsabilités, qu’on aime l’exercice médical, cet exercice si profondément humain, il est difficile de refuser l’opportunité que le Président de la République et le Premier ministre vous donnent de pouvoir influer directement sur l’organisation de la santé. C’était pour moi, par exemple, une occasion unique de contribuer au développement des politiques de prévention, auxquelles je suis attachée.

Cette opportunité s’est en outre présentée à un moment très particulier de la vie politique nationale, avec la mise en place d’une majorité et d’un gouvernement transpartisans. Il m’aurait été, sans doute, plus difficile d’accepter dans une autre configuration. Il me semble que chacun sent bien que la société française n’a pas d’autre choix que de se réformer.

_Affaire de gestion, le déficit de la sécurité sociale n’est-il pas tout autant un problème de communication ? Ne faut-il pas convaincre praticiens et malades d’adopter un comportement plus responsable ?

A.B – La sécurité sociale est un guichet. Toute dérive du nombre d’actes médicaux creuse mécaniquement ses comptes. Si l’on en juge par la récurrence des déficits, clairement, on a insuffisamment responsabilisé les acteurs.

On le dit peu, mais il y a encore trop d’optimisation chez les professionnels avec, par exemple, ces IRM des genoux, droit puis gauche, alors qu’il est difficile de les réaliser l’un sans l’autre. Selon certaines études, 30 à 40 % des actes médicaux sont inutiles. Il y a donc là beaucoup à gagner sans nuire à la qualité des soins. J’y veillerai de façon intransigeante.

La communication publique est devenue trop simpliste. Trop de gens ont perdu confiance, parce qu’on a renoncé à la pédagogie.

Changer ces pratiques sera donc un sujet majeur de notre communication. Mais pour convaincre du bien-fondé de cette politique, pour y faire adhérer les praticiens, la communication ne suffira pas. Pour que les médecins adoptent ces bonnes pratiques, il faut qu’ils y trouvent un avantage pécuniaire. Il faut passer d’une tarification à l’acte, à laquelle l’Ordre des médecins reste très attaché, à une tarification à la bonne pratique.

Toute dérive du nombre d’actes médicaux creuse les comptes de la sécurité sociale. Clairement, on a insuffisamment responsabilisé les acteurs. Changer les pratiques sera un sujet majeur de notre communication.

Au-delà des économies dans la santé, la responsabilisation des acteurs est un sujet central pour le Président de la République. Parce que c’est un sujet central pour l’avenir même de notre mode de vie et de notre société.

_La parole publique, y compris celle des autorités de santé, rencontre l’indifférence voire la défiance des citoyens. Comment l’expliquez-vous ?

A.B – La parole publique ? Elle est souvent discréditée ! J’ai mon analyse : la communication publique est devenue trop simpliste. On a renoncé à expliquer la complexité des choses. Or, cette parole binaire se heurte aux réalités. Il faut oser affronter le réel et la complexité des situations.

Les grands médias ne suffisent plus à convaincre : une large partie de la population ne les lit ou ne les regarde plus.

Prenez l’exemple de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1. Au lieu de dire qu’il s’agissait d’un nouveau virus grippal, dont on ne connaissait ni la gravité ni les risques de mutation ni le rythme de propagation, on a communiqué… sur le mode de vaccination. Au lieu de communiquer sur les inconnues de ce nouveau risque, on a abordé ce dossier par une approche technique. On a nié l’intelligence collective.

Trop de gens ont perdu confiance, parce qu’on a renoncé à la pédagogie.

Pour convaincre, il faut une explication claire combinée à une conviction forte. Encore faut-il qu’on vous donne l’espace !

_Votre souhait de porter de 3 à 11 le nombre de vaccinations obligatoires suscite l’hostilité d’une partie de la population. Vous avez dénoncé la désinformation des réseaux sociaux. Cela suffit-il pour convaincre ?

A.B – Non, bien sûr que non ! Mais les réseaux sociaux rendent, de fait, la communication beaucoup plus complexe. Le dossier de la vaccination est éclairant sur ce point. Les grands médias ont bien traité le sujet. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus à convaincre la population puisqu’une large partie d’entre elle ne les lit ou ne les regarde plus.

Les médias audiovisuels ne vous interrogent pas sur le cheminement de votre réflexion, seulement sur vos conclusions. C’est antinomique avec une communication de qualité.

En revanche, sur les réseaux sociaux, les lobbyistes sans contradicteurs, les pétitions sorties de nulle part rendent invalide la parole citoyenne malgré le travail remarquable réalisé par certains médias, comme Les Décodeurs du Monde… Regardez aux États-Unis : Donald Trump a multiplié les tweets anti-vaccins, puis a supprimé tous les budgets de recherche ! Comment, après cela, imposer une parole scientifique et rationnelle ?

_Votre parcours peut vous y aider…

A.B – Peut-être… Pour convaincre, il faut une explication claire combinée à une conviction forte. Les quelques fois où j’ai pu prendre le temps, devant des publics non acquis, d’expliquer pourquoi j’en venais à proposer la vaccination obligatoire, le message est passé. Il y a de l’espace pour convaincre. Mais encore faut-il qu’on vous le donne !

Sur les médias audiovisuels, vous avez une minute pour convaincre. Résultat, on ne vous interroge pas sur le cheminement de votre réflexion, mais seulement sur vos conclusions. Cette simplification à outrance est antinomique avec une parole complexe et une communication de qualité.

_En France, 6 000 personnes découvrent leur séropositivité chaque année. Comment continuer à sensibiliser la population au risque de contamination ?

A.B – Par le marketing social ! Je ne crois pas à l’efficacité des grandes campagnes de communication grand public. Elles sont parfaitement inaudibles. L’État peut dépenser des millions d’euros dans la diffusion de spots à la télévision, cela ne touche pas les gens.

Je ne crois pas à l’efficacité des grandes campagnes de communication grand public.

Lorsque les États-Unis ont décidé de lutter contre le tabagisme féminin, ils ont fait une campagne… sur les rides, avec les photos de deux soeurs jumelles ! C’est cela, le marketing social. On s’adresse aux gens en leur parlant de sujets qui les concernent. Il faut partir de leur vie, de leurs besoins, de ce qui les préoccupe. On ne s’adresse pas à la communauté homosexuelle comme à celle des subsahariens…

_La dernière campagne de prévention auprès de la communauté homosexuelle a été censurée par des municipalités. Ne faudrait-il pas, aussi, mieux informer… les élus ?

A.B – Les élus ? Pourquoi pas ! Mais alors, les parents d’élève aussi ! Lorsque les pouvoirs publics ont voulu installer des distributeurs de préservatifs dans les lycées, certaines associations de parents sont montées au créneau. Notre pays adore les crispations idéologiques sur des sujets comme la sexualité avant le mariage, l’usage ou non du préservatif… Alors qu’en réalité, il s’agit d’éducation en santé publique ! Simone Veil, lors des débats sur la loi sur l’avortement, l’avait parfaitement compris. Alors que Françoise Giroud lui demandait de prendre des positions féministes, elle n’a jamais cherché à convaincre sur le plan idéologique. Elle n’a parlé que des femmes qui mourraient de septicémie.

S’adresser aux gens en parlant de sujets qui les concernent, partir de leur vie, de leurs besoins, de leurs préoccupations. C’est cela, le marketing social.

La raison d’être d’un ministre de la santé, c’est d’éduquer. C’est d’assurer un devoir de pédagogie. C’est de favoriser la prévention. C’est de prendre des décisions, y compris peu populaires, préservant la santé publique et les ressources de la Sécurité sociale.

La raison d’être d’un ministre de la santé, c’est d’éduquer, d’assurer un devoir de pédagogie, de favoriser la prévention, de prendre des décisions préservant la santé publique et les ressources de la Sécurité sociale.

C’est vrai pour le tabac, comme pour l’alcool. Je repense à cette une récente d’un magazine sur « Les Ayatollahs de la morale ». Le magazine se présentait en défenseur des libertés individuelles avec, notamment, un grand article en faveur du vin… Le ministre de la santé ne se bat pas contre la liberté des gens, il se bat pour le bien commun ! Sa parole est pédagogique. Dès le premier verre de vin, le risque de cancer du sein augmente. Il faut le dire. Nous avons fait une tribune en réponse, je suis allée l’expliquer à Bordeaux.

_Le décès de Simone Veil a replacé sous le feu des projecteurs les oppositions à sa loi sur l’avortement. Faut-il combattre ou débattre avec les sites anti-IVG ?

A.B – C’est une très bonne question… à laquelle il n’est pas facile de répondre. Le progrès n’est pas quelque chose de linéaire. Il peut y avoir des retours en arrière. Mais, aujourd’hui, je ne vois pas, en France, de remise en cause frontale du droit à l’avortement. Alors qu’en Espagne il est clairement remis en question. En revanche, il n’est pas forcément facile pour une femme d’avoir accès à l’IVG dans notre pays. On ne peut donc pas parler, en France, d’un combat à mener pour la défense du droit à l’avortement. Mais plutôt d’une vigilance à avoir, pour que l’accès à ce droit soit respecté.

Propos recueillis par Pierre-Angel Gay

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