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Pierre Zémor

Journalistes : contre-pouvoir et en même temps pouvoir !

Pierre Zémor Conseiller d'Etat honoraire, président d'honneur-fondateur de Communication publique

Publié le 15 Mar 2018

L’archaïque dénigrement de la communication par les tenants d’une « pure » et univoque information, en quelque sorte octroyée, a pour effet de ne pas prendre en considération les valeurs de l’échange avec l’Autre. Écarté le dialogue permettant de partager la connaissance et d’approcher une vérité… Or la communication devrait viser une construction commune de l’offre politique, dans un partage de vérités et dans le respect d’un État de droit.

Les médias admettent peu leur responsabilité dans le déni de complexité de la politique. Ils se bornent à condamner – à juste titre – les dérives d’une com’ réductrice et manipulatrice qui sévit sur les registres de la promotion, de l’image de marque ou des promesses infondées aux fins de conquérir le pouvoir. Mais certains journalistes voient de la com’ dans toute communication. La parole politique est donc par principe démonétisée, d’autant que s’élargit la place prise dans les débats politiques par la télévision, la forme et le spectacle.

Les journalistes n’ont-ils pas le rôle de faire connaitre l’État de droit, les fondements de l’intérêt général ? Sans réduire la communication politique à ses instants médiatiques.

Hors du confort des idées reçues et des procès expéditifs de la part des médias, les propositions d’une politique et d’une communication autrement sont tournées en dérision. Comme l’action internationale du Président de la République – qui a réalisé un ensemencement diplomatique prometteur – ne peut fournir des résultats à une actualité immédiate, on dénonce des mises en valeur abusives, un pouvoir trop médiatisé ou qui, au contraire, tiendrait les médias à distance. La communication est-elle « verrouillée » ? Les journalistes sont-ils privés d’observer, de constamment analyser, commenter et critiquer les actes et les discours du pouvoir ?

De contre-pouvoirs nécessaires à une démocratie, la presse et les médias ne visent-ils pas à s’imposer comme un premier pouvoir ?

L’information ne parvient à l’opinion que médiatisée. Tous les supports s’en mêlent. Une info, avant d’être reprise par un média écrit ou audiovisuel, est déjà dans les réseaux sociaux, intégrée par des opinions qui progressivement se forgent et qu’un sondage estampille. Les médias s’empressent de le citer pour accréditer ladite info et sa source : un cercle vicieux, plus qu’un recoupement vertueux ! L’info nait et meure dans un microcosme isolé du public et dans le silence de signaux faibles venus des mouvements profonds traversant la société.

Les journalistes n’ont-ils pas le rôle, dans une démocratie, de faire connaitre l’État de droit, les fondements de l’intérêt général et des intérêts collectifs ? N’ont-ils pas à dire le légal pour que la société discute mieux du légitime et de la réforme ? Sans réduire la communication politique à ses instants médiatiques.

Presse et médias ont-ils le monopole d’informer ? La liberté d’expression n’est pas seulement celle des professionnels de l’information ou de l’investigation.

De contre-pouvoirs, indiscutablement nécessaires à une démocratie, la presse et les médias ne visent-ils pas à s’imposer comme un premier pouvoir ? Au-delà d’alerter l’opinion sur l’irrespect de droits fondamentaux des individus ou des principes de l’État de droit, de dénoncer les détournements de pouvoir ou d’information, le mensonge, la fraude, les manipulations ou les pièges de la com’, pourquoi des professionnels de l’information fixeraient-ils l’agenda politique ou l’heure de la nomination d’un ministre ? Est-ce là de l’information ? Pourquoi, à la place des acteurs publics, critiquer des compromis, non encore élaborés, en discussion ? Pourquoi risquer de changer la nature d’une négociation par une « fuite » qui vient conférer au média un rôle d’acteur privilégié ?

Les médias, passages obligés, sont des filtres, parfois des écrans, entre la société et les pouvoirs. Ils contribuent aux balbutiements de la parole publique. La capacité de participer à la rumeur ou d’instiller le soupçon permet désormais d’imposer le recours aux procédures policières ou judiciaires.

Les médias imposent les formats : relation asymétrique, plus autoritaire à l’égard du politique que maïeuticienne au bénéfice du public.

Les grilles de lecture, inspirées par l’immédiate actualité, s’avèrent peu novatrice pour scruter une société en crise et en mutation. Médias, élus ou parlementaires se soucient peu de répondre à l’attente inquiète des citoyens qui voudraient être pris en considération dans l’élaboration de l’offre politique. Mieux associer les citoyens aux prises de décisions et aux choix des projets, grâce à un large accès aux données publiques et à la transparence des procédures : une communication authentique doit rechercher et dire la vérité, dialoguer et débattre.

Peut-on escompter de tels progrès de démocratie grâce aux usages du numérique ou aux degrés de liberté qu’offre le foisonnement des réseaux sociaux ? Sans sous-estimer les lourdes menaces d’influence et d’intrusion de ces vastes médias aux ambitions planétaires que sont les Google, Apple, Facebook, Amazon, Twitter et autres. Ces médias-pouvoirs, économiques et culturels, s’imposent à la politique. La com’ menace de prendre la place de la politique. La démocratie des USA a choisi Donald Trump, bateleur apte à annoncer l’inattendu et son contraire, qui conçoit ses actes à partir de leur promotion ou au gré des tweets de l’actualité.

La liberté d’expression, chère à la démocratie, n’est pas seulement celle des professionnels de l’information ou de l’investigation ni celle de tous ceux qui diffusent des messages sur les ondes diverses, sans contre-pouvoirs validant contenus et responsabilité des sources. Les médias ontils le monopole d’informer ? De mettre en scène une média-réalité qu’ils élaborent ? La presse et les médias imposent des formats : dire les évolutions du budget de la France ou le changement de posture de Poutine au Proche-Orient en deux minutes trente… Relation asymétrique, plus autoritaire à l’égard du politique que maïeuticienne au bénéfice du public ! Le responsable politique, qui doit expliquer, être pédagogue et convaincre, doit être libre de s’exprimer quand il veut, où il veut, le temps qu’il veut ou sur le support de son choix. N’en déplaise à la tentation du scoop ou de l’anticipation, les questionnements viennent ensuite.

Le défi pour le politique s’avère de parvenir à communiquer hors carcan médiatique.

Ne pas être maitre de sa communication, partie intégrante de son action, est un handicap. Le défi pour le politique s’avère de parvenir à communiquer hors carcan médiatique. Des personnes politiques ou des partis en viennent ainsi à vouloir disposer de leurs propres médias, comme déjà pour la communication numérique. Mais soyons rassurés : quand un pouvoir bascule vers la com’ ou le silence plutôt que vers la mise à disposition de l’information, l’explication et la concertation, il se trouve aisément des opposants, des contre-pouvoirs et des médias pour lancer et porter la controverse.

Dans une période où la démocratie voudrait se ressourcer, les acteurs publics ont à redéfinir leurs rôles vis-à-vis des médias. À repenser leurs comportements avec les publics : des relations naturelles, simples et directes, des propos et des attitudes non de professionnels de la communication mais de médiateurs essentiels entre les citoyens et la politique. À clarifier la communication, en veillant à la séparation des pouvoirs, à l’échange ouvert avec les gens, au dialogue permanent avec les électeurs, pour exposer les projets et les réformes, préciser les positions, sans se limiter au questionnement des médias. À définir le rôle d’élu voire à l’apprendre.

La communication politique est fort peu bottom up. Comment encourager les citoyens à s’exprimer, sans attendre qu’ils manifestent leur mécontentement ? La parole publique en France est clairement top down. Comment faire et dire la politique en impliquant les citoyens, sans décréter leur participation ? Sur des sujets du moyen terme, sur des questions de société, diffuser le débat public donnerait le temps de comprendre et de se comprendre. Et aussi de proposer des lois au Parlement pour réduire la pression sur l’exécutif trop souvent amené à bâcler des textes de circonstance.

Les professionnels de l’information conviennent qu’ils ont à réinventer des métiers. Il ne s’agit pas d’une réflexion à huis-clos, car les modalités, les exigences et la déontologie de l’information intéressent tous les citoyens. La bonne démarche pour un pouvoir est de gouverner avec les gens. Laissons les pouvoirs, avec cet objectif, s’exercer à leur manière… Communication comprise ! Et toute critique admise !

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