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Design thinking : le dessein et le dessin

Jacky Foucher Designer, entreprenneur*

Publié le 07 Avr 2017

Inexistante il y a quelques années, l’expression design thinking crée autant d’intérêt que de trouble. Servant parfois à qualifier des démarches qui n’ont que peu à voir avec la pratique du design, la notion possède pourtant un fort potentiel de clarification. Il est donc utile de revenir sur ses origines.

C’est au travers du développement de l’agence IDEO dont il est le PDG, mais aussi de son blog et son livre Change by Design, que Tim Brown a mis le terme design thinking sous les feux de la rampe. Agence de design à l’origine (la première souris Apple), l’importance et la transversalité des sujets traités, la multiplication des clients, la diversité des cultures d’entreprises ont amené IDEO, au-delà des questions de conception (to design signifie concevoir), à étendre progressivement son action jusqu’au management de projet, à devenir une agence de conseil en innovation.

Le design implique de concevoir toute solution comme faisant partie d’une expérience utilisateur globale.

Chez la plupart des agences de design, il arrive en effet que la conduite des projets se heurte dans les entreprises comme dans les collectivités à des difficultés à mettre tous les acteurs autour de la table, à la complexité du cycle de décision, au découragement de la prise d’initiative…

Ces difficultés organisationnelles, dues à des cultures différentes, remettent en cause la réussite des projets. Au-delà de ces aspects culturels, il faut aussi prendre en compte le fait que le design, qui implique de concevoir toute solution comme faisant partie d’une expérience utilisateur globale – a fortiori lorsqu’il s’agit de design de service ou design global –, ne se limite pas toujours au cahier des charges initial. Afin d’atteindre les objectifs, il peut aller jusqu’à proposer des changements managériaux potentiellement déstabilisants.

Le designer est tout entier tourné vers la recherche de solutions. La plus adaptée, la moins chère, la plus belle, la plus résistante, la plus rapide, la plus juste…

Pour faire accepter de tels changements, l’enjeu n’est donc pas de transformer les clients de l’agence en designers ou de partager avec eux des connaissances techniques spécifiques (dessin, représentation…), mais de leur faire comprendre la logique globale sur laquelle s’appuient les designers à tous les instants du projet, cette fameuse « pensée design »…

Le sens de l’expression design thinking

S’il y a bien une chose inscrite dans les gènes du design, c’est le fait de « faire projet ». Le design est à la base une activité de conception. Le designer est tout entier tourné vers la recherche de solutions. La plus adaptée, la moins chère, la plus belle, la plus chic, la plus résistante, la plus rapide, la plus juste… LA solution. Ce faisant, il ne fait pas grand cas du chemin emprunté pour peu que celui-ci soit efficace.

Une bonne solution arrive à temps : à chaque étape, le designer ne cherche jamais l’exhaustivité.

Dans la pratique, toutefois, quelques étapes invariantes ont été largement théorisées depuis que le design est devenu une discipline à part entière : observer la réalité ; interroger la question/commande de départ ; décadrer ; proposer et essayer. Si, en cours de route, le designer se rend compte que la réalité n’a pas été assez bien observée, que la question n’a pas été assez bien problématisée, la proposition pas assez bien pensée, il n’hésite pas à rebrousser chemin. Inversement, parce qu’une bonne solution est aussi une solution qui arrive à temps, le designer ne cherche jamais l’exhaustivité dans chacune de ces étapes : il peut passer très vite sur l’une ou l’autre si les éléments en sa possession lui semblent suffisants pour atteindre l’objectif fixé. Pour le designer, les allers-retours, les décadrages créatifs, les accélérations et décélérations – voire les sorties de piste ! – sont monnaie courante pourvu que le projet en ressorte grandi. Et s’il se trouve que l’existant s’avère meilleur que toutes les projections imaginées, il peut même conseiller de ne pas y toucher ! En somme, la « pensée design » redonne de la liberté au projet, là où le « mode projet », tel qu’il est le plus souvent pratiqué, a fini par le tuer dans l’œuf.

Le terme design thinking rappelle qu’on n’a pas besoin d’être designer pour en adopter la posture et l’état d’esprit de liberté et de lâcher prise.

Le terme design thinking rappelle donc qu’on n’a pas besoin d’être designer pour en adopter la posture et que tout le monde aurait potentiellement à y gagner. Depuis quelques années, les designers ont majoritairement subi sa popularité grandissante, craignant notamment de voir fondre leurs prérogatives. Mais, avec un peu de recul, il se révèle un outil précieux pour tenter de populariser cet état d’esprit épris d’une certaine forme de liberté et de lâcher prise qui, s’il n’était l’apanage que des diplômés en design, s’éteindrait rapidement.

Là où le bât blesse, c’est que l’expression sonne tellement bien qu’on a vite fait de s’en servir pour vendre des séances de créativité récréatives, pleines de post-it, d’outils colorés et de méthodes à l’emporte-pièce dont l’esprit de liberté peine à survivre plus de trente minutes une fois l’atelier clos. On ne change pas de culture ou de façon de penser en une demi-journée !

Tous design thinkers ?

Outre l’esprit de liberté qui caractérise leur façon de mener un projet, les designers reconnus ont quelques qualités spécifiques issues de leurs formations d’art appliqué. Là où le designer se révèle particulièrement utile dans une séance de travail collectif, ce n’est pas par sa dextérité à manier des post-it mais par sa capacité à donner à voir les réflexions, à formaliser le contenu des échanges, à faire progresser le projet par la confrontation permanente entre les idées et leur concrétisation. De fait, il utilise là des compétences de dessin et, plus généralement, de représentation graphique et volumique qu’il est souvent le seul à maîtriser autour de la table.

Nous voici donc avec, d’une part, des traducteurs-interprètes graphiques et volumiques professionnels – les designers – et, d’autre part, une « méthode de projet itérative et collaborative » que ces derniers utilisent mais dont ils ne sont pas dépositaires. Au contraire, la posture qu’elle implique demande à être popularisée pour que la conception de solutions s’améliore globalement et que LA grande innovation tant espérée – et souvent fantasmée – devienne enfin réalité.

Le designer est utile dans une séance de travail collectif par sa capacité à donner à voir les réflexions, à formaliser le contenu des échanges.

Peut-être qu’un jour – rêvons ! – le terme de designer deviendra le qualificatif générique pour tous les participants à un projet puisque tout le monde partagera le même souci premier d’associer de manière cohérente le but recherché et la forme proposée, le dessein et le dessin, pour trouver des solutions adaptées aux problématiques rencontrées. Loin des querelles de chapelles, on ne parlera alors plus de design thinking ou de « pensée design » mais simplement de « projet », un principe souvent dévoyé mais qui aura retrouvé toutes ses lettres de noblesse et, par la même occasion, tout l’esprit de mise en tension, volontaire et joyeuse, entre les contraintes vécues et les objectifs recherchés.

La réussite d’un exercice de conception passe par la pluralité des compétences, l’agilité de son animation et le fait d’oser embrasser la complexité.

Certains anciens designers seront devenus animateurs-catalyseurs. D’autres seront heureux d’exercer leur savoir-faire diplômé de « metteur en formes ». D’autres encore oseront même pratiquer de front ces deux métiers, il est vrai tout à fait complémentaires. Surtout, tout le monde aura compris que la réussite d’un exercice de conception passe par la pluralité des compétences, l’agilité de son animation et le fait d’oser embrasser la complexité.

 

*Cofondateur de Grrr | Agence créative, agence de design global.

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